Edito 11.12

LE THÉÂTRE TROMPE LA MORT
 

« Hélas, pauvre Yorick ! Je l’ai connu, Horatio ! C’était un garçon d’une verve infinie, d’une fantaisie exquise ; il m’a porté sur son dos mille fois, et maintenant… Ici pendaient ses lèvres que j’ai baisées, je ne sais combien de fois… Où sont vos plaisanteries maintenant ? vos escapades ? vos chansons ? Quoi ! plus un mot à présent ? plus de lèvres ? »

Hamlet, Shakespeare, traduction François-Victor Hugo


 
Le 11 décembre dernier, à l’issue de la représentation d’Il faut je ne veux pas sur la scène de Grammont, rejoignant les comédiens au moment des saluts, j’ai apporté un gâteau couvert de bougies. Ce soir, ai-je annoncé, Alfred de Musset qui passa si peu de temps sur terre en vérité, fête ses 200 ans. Et toute la salle à l’unisson a entonné avec moi « Happy Birthday Alfred ! »
Comment ne pas penser au corps débordant, corps envahissant, corps si conquérant de Georges Frêche, ce corps si théâtral - il évoquait Falstaff et Ubu -, ce corps qui sut si bien incarner le renouveau de Montpellier, mettre en branle le Languedoc-Roussillon tout entier. Ce corps inerte désormais, contenu dans un cercueil si petit (ils le paraissent tous), dans la pompe et la foule immense de la cathédrale Saint Pierre, avec la fac de droit en grand apparat… Un air de tableau monumental : la réunion des Etats Généraux du Languedoc. Point d’orgue de cette cérémonie, la voix rugissante de Gérard Depardieu, autre corps proliférant, littéralement monstre sacré, lançant au Créateur l’apostrophe de Saint Augustin : « Qui suis-je, pour Toi ? Qui es-Tu, pour moi ? » Parlait-il à Dieu ? S’adressait-il, goguenard, sur l’autre rive, à son copain Georges Frêche ?
« Je veux mourir » avoue doucement à sa mère le lycéen qui vient encore de rater son bac, dans la pièce Le Garçon sort de l’ombre. Est-il le double de l’auteur ? Ecrire du théâtre… Et si c’était le seul moyen que Régis de Martrin-Donos avait trouvé pour repousser l’échéance, tenir la mort en respect ? Retenez ce nom. Il va falloir compter avec lui désormais. Pour la première fois, une de ses pièces est portée à la scène, celle du théâtre des 13 vents. Ce nouveau-venu écrit des histoires dans lesquelles, inéluctablement, un jeune homme épris d’idéal se heurte à l’inertie poisseuse des adultes, et se retrouve par eux tour à tour contrarié et séduit, empêché, entravé.
Ces trois moments de l’année écoulée, où le théâtre et la mort ont eu partie liée, je les évoque au moment de découvrir cette deuxième saison aux 13 vents. Le théâtre n’est-il pas le seul moyen d’échapper à l’implacable défilement du temps ? Les interprètes passent et meurent mais chaque soir de représentation, Lucidor entre en scène et espère toujours que sa belle Angélique sortira victorieuse de L’Epreuve qu’il lui impose.
Une tragédie poétique de Tennessee Williams, jamais représentée en France, ouvrira le ban, char funèbre d’art, de sexe et de mort, conduit par Gilbert Désveaux, avec Christine Boisson en grande prêtresse, magicienne incantatoire. Puis l’histoire d’amour fondatrice de Pyrame et Thysbé, dans la sublime version de Théophile de Viau, l’un des plus grands poètes français, toujours méconnu, toujours négligé, qu’il importe de remettre à sa place, la première. Christophe Pellet, contemporain capital, déploiera la variété de son talent, du suicide annoncé de son imprécateur de théâtre (La Conférence) à la déclinaison pour aujourd’hui d’une très ancienne angoisse (Qui a peur du loup ?). Et puis Jean Genet, maître du simulacre, avec ses Nègres (ici des acteurs africains joueront des Noirs qui incarnent des Blancs et des Noirs), et d’abord ses Bonnes, qui refont chaque jour la mise en scène bien réglée du rituel de la toilette et du thé de Madame. Avant d’assassiner Madame pour de bon. Puis Thomas Bernhard, puis Unika Zürn, ou Falk Richter. Puis d’autres auteurs, plus fantasques ou légers peut-être, de Marion Aubert à Feydeau, de Nathalie Fillion à Courteline.
Pour ne pas décourager les adultes tout en motivant les jeunes, nous avons imaginé le label [ado-friendly], qui signale dans la programmation les spectacles susceptibles d’intéresser tout particulièrement les adolescents.
Où commence-t-elle d’ailleurs, cette adolescence ? Et surtout jusqu’où va-t-elle ? Il me semble n’avoir pas terminé la mienne…
On répète au théâtre pour parvenir à un idéal de représentation, qui imite la vie, qui conjure la mort. Il y a du plaisir dans cet exercice. De la joie enfantine à tromper la mort. Pas sûr qu’elle ait le dernier mot, dans l’ivresse de cette partie de cache-cache. Accourez tous, venez jouer avec nous !

Jean-Marie Besset
Montpellier, Samedi 14 mai 2011